Rencontre avec Léonie Couture, une visionnaire dévouée pour soigner les femmes survivantes de violence

Isabelle Millaire
Portraits Santé relationnelle

J’ai eu la chance de rencontrer Léonie Couture, la femme qui, depuis 26 ans, donne son cœur et son temps à l’organisme qu’elle a mis sur pied pour venir en aide aux femmes en état d’itinérance ou à risque d’y sombrer, La rue des Femmes. Cet organisme, à but non lucratif, aide chaque année un millier de femmes à reprendre possession de leur corps. De leur vie.

La rue des Femmes, c’est trois maisons distinctes: la maison Olga, que j’ai visitée et dont je parlerai dans ce texte, la maison Jacqueline et la maison Dahlia. La maison Jacqueline est la maison qui accueille «les femmes les plus poquées, celles qui vivent depuis plusieurs années dans la rue et qui ne sont acceptées nulle part ailleurs», explique madame Couture. Dans la maison Jacqueline, il y a 24 lits d’urgence. Les femmes qui s’y trouvent sont souvent très désorganisées et on les accueille avec beaucoup d’amour et beaucoup d’écoute.» C’est vraiment le tout début du processus de reconquête de soi. Une première approche humaine. Chaleureuse. Familiale. La maison Dahlia, sise à une rue de la maison Olga, est la dernière étape. On y trouve 12 studios de transition pour les femmes qui sont prêtes à retrouver une vie plus autonome.

La rencontre

J’ai été introduite auprès de madame Couture par Sophie Lemieux, bénévole à La rue des Femmes depuis quelques années. Par un heureux concours de circonstances (mon homme devait se rendre sur place pour filmer -bénévolement- l’endroit pour un événement «portes ouvertes virtuelles»), j’ai ainsi pu me rendre sur les lieux, à la maison Olga plus précisément, pour voir ce qu’était concrètement La rue des Femmes et en discuter avec la fondatrice.

Quand nous sommes arrivés, nous avons attendu quelques instants au bas des marches menant à la porte d’entrée puisqu’une intervenante donnait un café et échangeait quelques mots avec une femme. Une femme comme moi, manteau d’hiver et tuque sur la tête à cause du temps froid. Elle venait chercher un café et quelques paroles de réconfort dans cette saison froide. Puis, avant que nous ayons gravi les marches, une autre femme est arrivée. L’intervenante l’a fait patienter quelques instants. Elle est revenue quelques minutes plus tard avec un sac en plastique. Ce sac est précieux: un repas chaud et nourrissant est à l’intérieur. La salle à manger n’étant plus accessible aux femmes de l’extérieur, des non-résidentes, à cause de la pandémie, La rue des Femmes s’est rapidement adaptée et a commencé à servir les repas en mode «à emporter».

À notre tour maintenant de monter les marches. Après les présentations d’usage, on nous emmène à l’étage des bureaux, où Léonie nous attend. Après une brève discussion où on nous informe du déroulement de notre visite, nous partons, mon homme-caméraman et moi, accompagnés de femmes passionnées et dévouées qui veulent nous faire découvrir LRDF.

Au commencement : une idée, une mission

Peu à peu, Léonie et moi restons en retrait de la visite guidée. Mon cahier rose avec l’inscription «Laissez-moi être une sirène» dans une main, un stylo bleu – dont j’utiliserai jusqu’à la dernière milligoutte d’encre- dans l’autre, je tente de noter tout ce qu’elle me dit. Madame Couture est volubile. Généreuse. Elle me parle de son parcours avant de fonder LRDF: elle a milité contre la violence faite aux femmes. Elle a fait partie du mouvement contre le viol. D’un point de vue plus personnel, j’apprends qu’elle a suivi une thérapie. Elle se soucie donc depuis longtemps du bien-être des femmes et la démarche de style thérapeutique ne lui est pas inconnue. Mais pourquoi La rue des Femmes? Pourquoi ne pas seulement continuer à s’impliquer dans des organismes déjà existants? «Je considérais que si on voulait avancer dans les droits des femmes, il fallait partir de là!», dit-elle en pointant son index vers le bas. Donc, partir des femmes les plus vulnérables, celles qui n’ont plus rien, même plus de toit, pour leur redonner leur dignité.

Ne pas juger

Pour elle, à la base, les femmes itinérantes sont des êtres souffrants. Parfois, il y a de la maladie mentale. Parfois aussi une histoire de vie à faire frémir. «C’est de cette souffrance qu’il faut d’abord s’occuper. Parler à quelqu’un qui est en souffrance, c’est impossible. La tête n’est pas disponible à l’écoute, à la compréhension, puisque le corps est en mode survie. En mode combat / fuite.» Léonie Couture poursuit avec un exemple: «Une femme qui se fait agresser aura deux réactions possibles: elle fige ou elle fuit. Son cerveau évalue la situation et si la fuite est impossible et met sa vie en danger, elle va figer. Quand l’agression est terminée, l’énergie de combat qui n’a pas été évacuée lors d’une fuite demeure emmagasinée dans le corps. Toute cette énergie, cette colère, doit sortir. Mais pour ce faire, il faut lui laisser la place.»

Laisser la place à l’énergie négative, à l’agressivité de sortir. C’est là une des approches qui détonne et étonne. Ici, les intervenantes sont formées pour laisser les femmes bénéficiaires des services de La rue des Femmes «s’exprimer». C’est-à-dire que, parfois, les femmes vont crier. Pleurer. Injurier. Ici, les femmes peuvent faire une crise. Elles ne seront pas mises dehors. Elles sont entendues. «Il est important de ne pas prendre personnel les commentaires, les crises des femmes. Ce n’est pas contre les intervenantes, c’est une façon de libérer toute cette énergie combat / fuite emmagasinée et qui doit sortir.» Léonie insiste sur le mot «doit». Car une fois libérée, cette énergie va laisser la place à autre chose. En se libérant de cette colère, la femme pourra se retrouver, elle.

«Il faut arrêter de penser qu’il faut «éduquer». Quand le cerveau n’est pas opérationnel, quand c’est le corps qui réagit, le cerveau n’est pas réceptif, peu importe la manière dont on s’y prend.» Madame Couture compare ainsi les femmes qu’elles aident à La rue des Femmes avec des soldats qui reviennent du front avec un choc post-traumatique. La seule différence réside dans le type de combat auquel ils ont fait face.

Faire sortir « le méchant », d’accord. Mais comment?

Léonie a, avec les années, élaboré le concept de santé relationnelle. Ce qui manque d’abord à la femme qui souffre, ce sont des relations humaines saines. Des relations où il n’est pas question de marchander un service contre des faveurs sexuelles. Des relations où il n’y a pas de mépris ni de dénigrement.

Dans un premier temps, il faut donc offrir un milieu sécuritaire. «La sécurité, d’abord et avant tout.» C’est pour cette raison que, rapidement, La rue des Femmes a offert de l’hébergement à ses bénéficiaires. À la maison Olga -ainsi nommée en l’honneur de Olga Velan, la femme d’un des premiers donateurs, Karel Velan- où nous sommes, il y a 20 chambres occupées par des résidentes. Vingt chambres, avec un lit, une commode et, surtout, une salle de bain, lieu d’intimité. De vulnérabilité. Et point majeur, toutes les chambres se barrent. La bénéficiaire a sa clé. C’est chez elle. Le premier pas vers un sentiment de sécurité, c’est cette pièce. Juste à elle. Ensuite, seulement, la femme peut commencer un cheminement, un «travail sur elle».

La rue des Femmes offre plein d’ateliers pour permettre aux femmes de s’exprimer, de se découvrir, de retrouver une certaine autonomie, une confiance en soi: atelier de couture, art thérapie, chorale, yoga… Il y a même un piano dans le centre de jour, accessible à toutes les femmes qui veulent y faire glisser leurs doigts.

Besoins de base comblés

Il y a une cuisine et une salle à manger. Mais aussi des plats préparés maintenant en portion individuelle pour les réchauffer et les donner rapidement aux femmes qui sonnent à la porte, mais qui ne sont pas résidentes. «À cause de la pandémie, on ne peut plus accueillir les femmes à l’intérieur pour qu’elles se réchauffent, mais on leur donne des plats chauds, nourrissants et réconfortants. Et du café. À toute heure du jour.» Toutes les femmes qui viennent ne sont pas sans abri. Il y en a aussi beaucoup qui sont en situation précaire et qui, pour conserver leur appartement, se maintenir la tête hors de l’eau, bénéficient de repas ou de vêtements et autres nécessités de la vie en venant à La rue des Femmes.

Car il y a aussi une «friperie». Je mets des guillemets car rien n’est à vendre. Les femmes entrent et prennent ce dont elles ont besoin. Des robes, des pantalons, des manteaux, des bottes. Mais également des bijoux, des foulards, des serre-têtes pour accessoiriser leurs tenues. Des produits d’hygiène comme des brosses à dents, des serviettes sanitaires, des désodorisants, des shampoings, de la teinture pour les cheveux… Tout ce qui se trouve ici a été donné. Par des gens comme vous et moi, ou par des compagnies, des entreprises, des associations professionnelles.

Tout sous un même toit

Pour Léonie Couture, il était important, en créant La rue des Femmes, que tout soit au même endroit. Fini la course à la tombée du jour pour trouver une place où dormir. Fini la faim qui tiraille et qui fait errer dans les rues à la recherche de quoi manger. Ici, il y a tout: un lit -il y a d’ailleurs des lits d’urgence, 9 en temps de Covid et 12 en temps «normal»-, de la nourriture, des activités pour occuper les mains, socialiser et s’exprimer, de l’attention et de l’amour.

Les femmes sont libres d’aller et venir. La porte est toujours ouverte. Bien sûr, la pandémie et l’instauration d’un couvre-feu ont modifié la donne. Mais les intervenantes se sont adaptées à la vitesse grand V pour continuer de desservir cette population qui est, bien souvent, sous-estimée des pouvoirs officiels. Pourquoi? Parce que «la rue, c’est extrêmement violent pour les femmes. Elles se font battre. Violer. Elles vont accepter beaucoup de choses pour ne pas dormir dans la rue. Leur itinérance est donc moins visible.» Mais pas moins réelle, on le comprend bien.

Ma rencontre avec Léonie Couture m’a fait réfléchir. Tout n’est pas blanc ou noir. Toute femme a son histoire. Et bien souvent, l’histoire de celles qui se retrouvent à La rue des Femmes est sombre. Plusieurs ont vécu des traumatismes inimaginables: violence conjugale, viol, inceste, négligence… Pourtant, elles sont là. Debout. Blessées, mais vivantes. Louise, coordonnatrice à l’intervention, dira d’elles, les yeux brillants de reconnaissance et d’empathie: «Elles sont fortes.» Et Léonie d’enchaîner, avec douceur et conviction: «Le corps humain a tout ce dont il a besoin pour guérir, mais il lui faut du temps, de l’amour et de la sécurité.» Et c’est ce que s’efforce de leur offrir La rue des Femmes, jour après jour.

Isabelle Millaire

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