La santé relationnelle: un regard différent sur l’humain pour approcher autrement l’état d’itinérance

Léonie Couture
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La rue des Femmes

La rue des Femmes (LrdF), organisme de santé relationnelle, accueille et soigne des femmes gravement blessées, survivantes de violence, en état d’itinérance ou à risque d’y sombrer. Elle s’appuie sur le concept de santé relationnelle pour intervenir durablement sur la problématique de l’état d’itinérance des femmes, qu’elle reconnaît comme un problème de santé relationnelle. 

La qualification, la crédibilité et le pouvoir de la personne sont au fondement de son intervention. Elle vise la prévention du passage à la rue et la guérison de l’état d’itinérance.

La santé relationnelle

De façon intuitive et expérientielle, et dans le but de requalifier la personne survivante, le concept de santé relationnelle a été développé par LrdF à partir du constat que le comportement relationnel des femmes en état d’itinérance est symptomatique de la souffrance et des blessures relationnelles causées par les graves traumatismes qu’elles ont subis.

La santé relationnelle est la capacité vitale d’être en sécurité et en lien avec soi-même et avec les autres.

 

Perdre sa santé relationnelle signifie perdre cette capacité vitale qui permet une vie relationnelle participative, affective, familiale, sociale, etc. La santé relationnelle est un déterminant essentiel de la santé globale. La perte de la santé relationnelle est causée par des traumatismes. « Un traumatisme consiste en une expérience incontrôlable et effrayante qui nous laisse l’impression d’être sans
ressources, sans sécurité, sans mesures d’adaptation ou sans amour » (Klinic, 2013, p. 11). En bref, le traumatisme entraîne la personne dans un état critique d’insécurité et de déconnexion. Survivre à une expérience traumatique – un seul événement, violence familiale prolongée, colonisation, guerre – dépend de la mobilisation d’une somme colossale d’énergie de conservation permettant les stratégies de fuite, de combat et de figement, mobilisation assurée par le système nerveux autonome (Porges, 2011; Van der Kolk, 2018). Une fois l’événement passé, cette énergie doit être délestée afin de permettre à la personne survivante de passer de la réalité traumatique à la réalité courante. C’est lorsqu’est entravé ce processus, aussi neurologique, de décharge de l’énergie de conservation, qu’advient l’état de stress post-traumatique (SPT) ou l’état de traumatisme du développement. Ce qui, sans soins, peut empêcher la réintégration à une vie normale et conduire à la perte de la santé relationnelle et à l’état d’itinérance.

L’itinérance vue par LrdF : un état de santé et non une situation

Alors que la santé est un état de complet bien-être, selon l’Organisation mondiale de la santé, nous pourrions dire que l’itinérance est un état de complet mal-être. La peur, la pitié, la
tristesse, le mépris, la honte, l’impuissance sont autant de sentiments que peut nous inspirer la vue d’une personne en état d’itinérance : bref, rien de très relationnel et de séduisant, ni
de très sécuritaire. Et cela concorde avec ce que la personne itinérante perçoit d’elle-même :

C’est peut-être ce que je ressens… encore de la honte et de la gêne à être dans la situation que je suis, que je ne veux pas m’approcher des gens de l’extérieur parce que j’ai encore honte de ce que je suis devenue. (Gilbert et al., 2017, p. 20).

Ne pourrions-nous pas dire alors que l’itinérance, causée par la violence, est une sorte de disqualification quasi généralisée liée aux croyances culpabilisantes – c’est de ma (sa) faute, je suis (elle est) responsable, pourquoi l’autre, pas moi, je ne me (elle ne se) prend pas en main… – et à la honte qui en découle, et ce, tant par la personne traumatisée que par celle qui la croise?
Parlant de santé, est-ce qu’une personne qui a tout perdu, ses enfants, sa famille, ses amis, son logement, son emploi, son nom, est en bonne santé? Poser la question, c’est aussi se demander si un tel bilan manifeste une situation ou plutôt un état de santé.

Les femmes en état d’itinérance

Survivantes de violences et de traumatismes et gravement blessées– violence conjugale, viol, viol de guerre, génocide, inceste, négligence, etc. –, les femmes en état d’itinérance sont en état de SPT et en état de traumatisme du développement. Bloquées dans l’énergie de conservation, elles sont prisonnières de la réalité de l’expérience traumatique ainsi que des stratégies de survie de fuite, de combat et de figement. Avec une vulnérabilité exacerbée à la violence! Elles entrent alors dans une spirale de détérioration de leur santé physique, mentale et relationnelle. Et d’altération de leurs capacités de fonctionnement relationnel et social, ce qui les exclut de tous les espaces relationnels fonctionnels. Pour guérir et s’en sortir, ces femmes ont besoin de soins.

L’approche relationnelle de La rue des Femmes

L’approche de LrdF s’est essentiellement développée au contact des femmes soignées, au plus proche de leur réalité et de leurs besoins.

L’accueil

Vu que les femmes ne se livrent pas d’emblée, les comprendre et les connaître est un prérequis à l’intervention qui est adaptée à chaque femme et modelée progressivement selon les besoins de chacune. Idéalement, cette compréhension s’obtient par un véritable échange avec les femmes qui, en tissant peu à peu une relation de confiance, en viennent à dire leur histoire, leur souffrance. Un travail plus en profondeur ne pourra être abordé qu’après un premier accueil dans l’ici-maintenant. La parole n’est jamais forcée, elle est attendue. Le déploiement de la demande est compris comme s’inscrivant dans une temporalité. Dans tous les cas, il y a reconnaissance de l’importance d’une stabilisation – au niveau des besoins primaires – pour qu’un travail de confrontation à soi puisse éventuellement s’accomplir. Dans un premier temps, la femme doit pouvoir « se déposer » dans l’organisme; dans un second temps, elle doit entrevoir la possibilité d’un suivi à plus longue échéance, grâce au séjour prolongé (quelques mois) qui lui sera offert.

La crise

Parler est une occasion d’évacuer le vécu émotif trop lourd à porter. Avec le temps, l’effet de cette « décharge » se fait sentir. Dans ce contexte, la crise est comprise comme un prolongement de la prise de parole et de la confidence. Ici, la « décharge » est immédiate, hors contrôle. Mais le sens demeure le même : quelque chose du passé – récent ou infantile – qui ressurgit dans le moment présent. L’intervention – incluant l’ampleur de la tolérance – se base sur la reconnaissance des traumatismes de l’histoire, dans le comportement et l’attitude ici-maintenant de la résurgence du passé.
Il y a ici une façon d’éviter le cercle vicieux de l’intervention centrée sur les symptômes ou qui écarterait d’emblée les femmes dont le besoin d’aide se manifeste d’une façon trop bruyante. Le fait de tenir compte du passé de ces femmes, de les considérer au sein d’une trajectoire plutôt que simplement dans le moment présent, permet de développer une tout autre stratégie d’intervention, et possiblement, de tolérer voire d’utiliser dans l’intervention les aléas du contact immédiat avec cette population particulièrement difficile à aider (incluant celles qui se voient refuser l’accès à d’autres organismes).

Le lien

L’ambition de LrdF est de constituer une « école de la relation », voire un « hôpital du lien », et ce, tant pour les intervenantes que pour les femmes.

De fait, la conceptualisation de la « santé relationnelle », référent théorique développé par la LrdF pour étayer sa philosophie d’intervention, concerne nécessairement les deux parties de la relation d’aide, toutes deux engagées éventuellement dans la confrontation à soi et l’introspection. L’approche inclut ainsi des dispositifs (réunions d’équipe, soutien de tiers, supervision) qui veillent à soutenir les intervenantes dans ce type de pratique qui met à l’épreuve leurs propres capacités relationnelles. L’investissement particulier du lien s’exprime d’abord sur un registre d’ordre primitif, soit celui de la satisfaction des besoins primaires (essentiels), soutenu par la métaphore de la posture maternelle et nourricière des
intervenantes. Progressivement, de par l’implication du groupe et donc de l’obligation de se relier à plus d’une intervenante, un passage vers le lien social peut être entrevu. Dans cet espace peut émerger la formulation d’une demande, soutenue par la présence constante et active des intervenantes, mais jamais insistante (capable de tolérer l’incertitude, la crise, le vide, le silence). Le processus de changement s’inscrit donc fondamentalement dans le lien, en toute conscience de la longueur et des aléas de cette construction.

L’offre de services et les objectifs visés suivent cette progression:

Changements intérieurs

  • se déposer (hébergement d’urgence, centres de jour);
  • se stabiliser (hébergement prolongé, de 2 mois à 3 ans);
  • travailler sur soi (soins spécialisés, de 6 mois à 3 ans).

Changements extérieurs

  • s’autonomiser (accompagnement à la vie en logement, activités sociales, liens sociaux).

Dans ce parcours de longue haleine, les intervenantes voient les changements qui sont parfois difficiles à observer, mais qui, pour être d’abord minimes en termes de progrès tangibles, témoignent de grands progrès intérieurs.

Les femmes reprennent le pouvoir sur leur vie (qualification) parce que les intervenantes respectent leur pouvoir de décision et qu’elles savent attendre leurs initiatives (incitées par la posture d’accueil et d’écoute des intervenantes et par l’offre de participation à divers ateliers de soins spécialisés – art-thérapie, psychothérapie, traumatismes, yoga, danse, chorale). L’appellation « participantes » témoigne de ce pouvoir d’action redonné aux femmes, particulièrement en ce qui a trait à leur processus de guérison.

Cadre d’intervention

Accueil inconditionnel, identification à l’autre et reconnaissance d’une humanité partagée sont les piliers d’une intervention qui permet éventuellement l’accès à un travail en profondeur. Devant les exigences peu communes de cet engagement mutuel, les intervenantes bénéficient d’un cadre d’intervention à deux composantes fondamentales pour maintenir une intervention à la fois humaine et efficace : une composante pragmatique et une composante philosophique. La composante pragmatique est axée sur le support aux intervenantes, la validation du travail accompli, la transmission du savoir et du savoir-être et la cohésion entre les intervenantes elles-mêmes, et entre les intervenantes et les accompagnatrices (soins spécialisés). La composante philosophique, basée sur la reconnaissance de la santé relationnelle, assure la cohérence de la pratique d’intervention de LrdF.

Reconnaissance des expertises

Finalement, LrdF s’investit également dans des changements sociaux pour établir de véritables collaborations entre les milieux communautaires et les milieux institutionnels. Des collaborations où la reconnaissance de l’expertise doit se faire dans les deux sens : l’expertise des professionnels œuvrant dans les institutions n’est qu’un côté de la médaille. Il est important, voire fondamental de s’appuyer aussi sur l’expertise développée par ceux et celles qui font, non seulement le travail « en première ligne », mais aussi qui côtoient la population desservie de façon quotidienne, et donc, qui la connaissent mieux et de façon plus approfondie. Se passer de cette expertise, c’est perdre de la richesse et de l’efficacité de l’intervention offerte.

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L’itinérance des femmes intimement liée à la violence

16 Déc 2019