En toile de fond de l’itinérance

Louise Waridel
Lettres d'opinion Santé relationnelle Témoignages

L’année 2022-2023, c’est l’histoire d’un monde en profonde transformation qui se poursuit.

Après 18 ans de travail à La rue des Femmes, je regarde les années passées et la réalité se transformer. Je regarde 15 ans en arrière, alors que j’étais encore une étudiante habitant le quartier Hochelaga-Maisonneuve.

À l’époque, je naviguais les rues avec une grande curiosité et une sensibilité pour la réalité des gens qui y déambulaient.

Je croisais, de temps en temps, quelques travailleuses du sexe près de la rue Sainte-Catherine, mais les itinérants, eux, ils n’existaient pas encore dans ce coin-là.

Maintenant, dans Ville-Marie, à Hochelaga, au Centre-Sud, à Rosemont, Jean-Talon, Saint Henri, Montréal-Nord et dans bien d’autres quartiers encore, c’est une réalité qu’on ne peut éviter.

Autrefois, il y avait une personne qui quêtait par coin de rue dans le centre-ville, maintenant c’est une dizaine de personnes par coin de rue qu’on rencontre. Comment rester aveugle à la détérioration de l’état de toutes ces personnes? Et comment ne pas chercher à voir ce qui fragilise de plus en plus ces populations, notre population, nos sœurs, nos mères, nos grand-mères… nos familles?

Qu’est-ce qui se trame derrière cette détérioration? La pandémie a tranquillement fait sa sortie de scène dans la dernière année, mais elle quitte en laissant derrière elle des traces profondes de fragilisation de l’économie, de menace de récession mondiale, de crise alimentaire, de détérioration du système de santé, d’augmentations abusives des prix des loyers et des évictions, de nouvelles drogues de rue plus dévastatrices encore… Elle a créé un état de fragilité et de détérioration de l’état de santé physique, mentale, émotionnelle, spirituelle et relationnelle chez une très grande partie de la population.

Les femmes que nous accueillons sont depuis toujours des femmes qui ont vécu toutes sortes de traumatismes et qui, en très grande difficulté, tentent de naviguer dans un système qui ne comprend ni ne sait s’adapter à leurs besoins. Elles peuvent avoir des enjeux de santé mentale, de santé physique, de statut social, de toxicomanie et autres dépendances, mais le portrait de ces dernières change et fait pression sur le milieu de l’itinérance.

Qu’est-ce qui change? Ce n’est pas un secret, le vieillissement de la population se fait pour l’ensemble de la population. Chaque année, de nombreuses femmes âgées se retrouvent à la rue et on ajoute les femmes qui sont en état d’itinérance depuis des années qui vieillissent, elles aussi. Ce ne sont pas seulement des femmes, ce sont des femmes aînées, des femmes en perte d’autonomie, des femmes avec des problèmes de santé multiples.

Qu’est-ce qui change? Il y a une très grande affluence de réfugiées. De partout dans le monde, les femmes fuyant des réalités de violence familiale, politique, sociale et culturelle cherchent une terre d’accueil sécuritaire et se retrouvent à Montréal. Les lieux d’accueil et de transition pour les réfugié·e·s ne suffisent plus et c’est le milieu de l’itinérance qui prend le relais. Et qu’est-ce qu’on fait lorsqu’il est humainement impossible de répondre à tout ce qu’on voudrait? On regarde la personne qui est devant nous, ici et maintenant, et on fait la différence avec cette personne… Une personne à la fois pour prendre soin.

Ici et maintenant… c’est la seule façon de rester humain.
Ici et maintenant… on tisse la toile de demain.

Louise Waridel
Directrice clinique

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